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De la légende à la réalité: la légende des trois ermites.

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C’est par l’intermédiaire de notre cousin Thibault de Roquefeuil (branche d’Auvergne), fils d’Arnaud (V) et petit-fils de Gonzague (V) que j’ai pu prendre connaissance des travaux de Lina Malbos sur la Maison d’Anduze et de ses recherches sur les liens avec l’abbaye de Bonneval. Le résultat de ceux-ci permet de mettre une réalité historique sur l’origine de la très répandue légende des trois ermites.

Nous avons tous, ou presque tous, entendu parler de la légende des trois ermites. Elle a même fait l’objet d’articles dans notre bulletin familial. En Languedoc, en Cévennes et en Rouergue, cette légende est très répandue et se raconte de génération en génération. Les érudits locaux l’ont souvent mise par écrit et la presse régionale la relate régulièrement dans ses éditions. Les détails de l’histoire change d’une province à l’autre mais la trame reste la même. L’histoire se passe au temps des croisades : trois jeunes chevaliers, tous frères, sont amoureux de la même demoiselle. La légende raconte que celle-ci aimait les trois frères et qu’elle n’arrivait pas à fixer son choix sur l’un d’eux. Elle leur enjoignit donc de participer à la croisade ; le plus valeureux ou celui qui reviendrait aurait son cœur et sa main. Les trois frères suivirent son injonction et les années passèrent. Enfin les trois chevaliers revinrent de la croisade, tout aussi valeureux les uns que les autres, et la demoiselle ne sut toujours pas lequel était l’élu de son cœur. Pleins de sagesse et de tristesse, les trois frères décidèrent de se retirer comme ermite et chacun alla s’établir sur une montagne des environs. Tous les ans, à la date anniversaire de leur retrait du monde, ils allumaient un brasier. On vit longtemps trois feux, puis deux feux, enfin un seul feu, et puis un jour plus aucune lueur n’éclaira les montagnes.

La version racontée en Rouergue précise que les trois frères sont de la famille de Roquefeuil. Pour l’une des trois versions racontées dans les Cévennes, les trois frères sont également des Roquefeuil. Pour l’autre version cévenole, ils sont de la famille d’Esparon et la demoiselle est Irène de Rogues. Pour la troisième version, c’est la jeune fille qui est une demoiselle de Roquefeuil. Quant à la version répandue dans l’Hérault, la demoiselle est la fille du seigneur du château du Viviourès, situé en face du Pic Saint-Loup. Nous allons voir que les différentes versions de cette légende ont la même origine et viennent de la même réalité historique.

Outre la trame toujours identique, les différentes versions sont toutes liées à notre famille. Au XIIème siècle, le rocher fortifié d’Esparon appartient aux Anduze et Roquefeuil. Cela est confirmé par plusieurs actes, notamment celui de 1188 qui fixe le partage de nombreux châteaux, dont celui d’Esparon, entre Raymond Ier de Roquefeuil et son frère Bernard VII d’Anduze (AD Gard – 1E 1884) : 4 des nones de septembre 1188, accord passé entre Bernard d’Anduze et Raymond de Roquefeuil, sur leurs châteaux, passé devant Guillaume évêque de Mende et Guillaume le Melchin assistant Hugues comte de Rodez,…  …par lequel il est porté à Raymond comte (ou comtor), en Esparon, six mois, trois semaines….  

Le château de Rogues, situé sur le causse de Blandas, faisait aussi partie des possessions des Roquefeuil et des Anduze à la période qui nous intéresse.

Quant au château du Viviourès (ou Biviourès), aussi appellé La Roquette, il fut une possession d’une branche des Roquefeuil à partir du XVIème siècle, connue plus tard sous le nom des marquis de La Roquette. Nous voyons que toutes les versions de la légende sont en lien avec notre famille.

 

Et la réalité historique ?

Pour cela faisons un bond en arrière de près de neuf siècles. A l’époque, Bernard IV d’Anduze est le seigneur dominant des Cévennes et de leurs piémonts Est et Sud. Il a au moins trois fils connus :

  • Bernard V, l’aîné, qui sera seigneur d’Anduze jusqu’en 1164, père de Pierre-Bernard d’Anduze, seigneur d’Anduze de 1164 à 1165.
  • Pierre-Bermond IV, qui sera seigneur de Sauve jusqu’en 1161.
  • Bertrand, le cadet, qui sera seigneur de Sauve à partir de 1162 puis d’Anduze et de toutes les possessions de la maison d’Anduze en 1165.

Ce sont les fils de Bernard IV ainsi que son petit-fils Pierre-Bernard qui sont les acteurs historiques de la légende.

Carte-Roquefeuil-Anduze-Sauve-Bonneval

Le premier élément historiquement attesté se déroule en 1161. Il s’agit du retrait de Pierre-Bermond IV, seigneur de Sauve, de la vie séculière. Il se retire au monastère de Bonneval(1). Le deuxième élément prend place en 1164 : il s’agit du retrait de Bernard V, seigneur d’Anduze, de la vie séculière. Abandonnant sa seigneurie, il se retire aussi au monastère de Bonneval. Le retrait de Bernard V a lieu à la suite de l’affaire du « péage ».

Deux ou trois ans auparavant, Bernard Pelet et Bernard V d’Anduze avaient établi un péage en commun très onéreux. Le seigneur Guilhem VII de Montpellier, le comte de Toulouse et l’évêque de Nîmes s’y étaient opposés et avaient fait appel au pape. Celui-ci désavouant le péage, Bernard Pelet et Bernard V d’Anduze le suppriment. Bernard V va plus loin, il abandonne son fief d’Anduze et toutes ses dépendances. Il entre comme moine à Bonneval et laisse la seigneurie d’Anduze à son fils Pierre-Bernard. Celui-ci, majeur de plus de 14 ans mais mineur de moins 25 ans, est confié par son père à la tutelle de Guilhem VII de Montpellier. Le troisième élément a lieu en 1165 : Pierre-Bernard quitte lui aussi la vie séculière, abandonne son fief d’Anduze et rejoint son père et son oncle comme moine à Bonneval.

Ainsi, en l’espace de quatre ans, trois chefs de la Maison d’Anduze abandonnent leurs seigneuries et entrent comme simples moines à Bonneval. Voilà qui sont nos trois frères de la légende (dans la réalité, deux frères et le fils de l’un d’eux) qui quittent leur vie de chevalier pour devenir ermites : Bernard V, Pierre-Bermond IV et Pierre-Bernard !

Le cadet, Bertrand d’Anduze, qui à l’origine est, entre autres, seigneur du Luc pour ce qui vient des Anduze, reprend à partir de 1161 la seigneurie de Sauve, puis, à partir de 1165, celle d’Anduze, et bien évidemment la multitude de fiefs dépendants d’Anduze et Sauve.

Bertrand d’Anduze s’était marié vers 1149 avec Adélaïde de Roquefeuil, héritière de sa maison. Par mariage il était devenu seigneur-consort des biens et fiefs de la première maison de Roquefeuil. En quelques années, le voilà à la tête d’immenses fiefs d’une superficie supérieure à celle d’un département français. Il s’agit d’un ensemble uni, établi sur la partie sud-est de l’Aveyron, la partie nord-est de l’Hérault, la moitié ouest du Gard, le tiers sud de la Lozère, la partie sud-ouest de l’Ardèche et la pointe sud de la Haute-Loire.

Bertrand et Adélaïde auront au moins cinq fils :

  • Bernard VI d’Anduze, qui continuera les lignées d’Anduze et Sauve(2).
  • Raymond Ier de Roquefeuil, qui reprendra les biens venant de sa mère ainsi que la baronnie de Meyrueis et des biens situés dans l’Hérault (Brissac, etc…) ; il s’agit de notre ancêtre direct.
  • Frédolon, futur abbé de Saint-Victor de Marseille puis évêque de Fréjus.
  • Bermond, qui sera évêque de Sisteron.
  • Bertrand, cité en 1189 comme frère de Raymond Ier de Roquefeuil, et mineur de moins de vingt-cinq ans. Il aura entre autres l’avouerie du monastère de Tornac.

Nous ne saurions que trop identifier la demoiselle de la légende comme étant Adélaïde de Roquefeuil, épouse de Bertrand d’Anduze.

Rocherdesparron

La vie à Bonneval de nos trois lointains oncles nous est connue à travers divers actes. En 1168, Pierre-Bernard et Pierre-Bermond IV sont témoins de la donation faite par l’évêque Hugues de Rodez à l’abbaye de Bonneval. Après cette date, nous n’avons plus de mention de Pierre-Bernard. Il mourut jeune après une vie exemplaire de piété. Une chronique du temps rédigée par le moine Herbert(3) vers le milieu du treizième siècle nous relate la vie de Pierre-Bernard à Bonneval : « Fuit in coenobio praedicto quidam monachis, Petrus Bernardi Filius de Andusia vir bonne simplicitatis… ». Elle nous confirme que Pierre-Bernard, fils du seigneur d’Anduze, qui après avoir vécu trente ans dans l’habit séculier mais « non pas séculièrement, en conservant son innocence jusqu’à sa vieillesse », fit sa conversion, donnant à Dieu son corps dépouillé de toute souillure, et se fixa à Bonneval, fondée par son oncle (l’évêque de Cahors) près de l’église où celui-ci était mort et que son propre père (Bernard VI) avait fait construire en partie. Il s’y livra à la prière et aux mortifications, obtenant même un jour de moisson à Pussac, la vision de la Vierge, accompagnée de sainte Elisabeth et sainte Marie-Madeleine qui paraissaient descendre vers l’église Notre-Dame de l’abbaye et dont les noms furent révélés par un vieillard qui n’était autre que saint Paul l’Ermite. Pierre-Bernard fut enterré dans l’église abbatiale où un tombeau lui fut construit.

En 1171, Bernard VI, seigneur d’Anduze, donne treize mas à l’abbaye de Bonneval. Pierre-Bermond IV est témoin de la donation et, dans l’acte, se dit l’oncle de Bernard VI. Plusieurs autres actes font mention de Pierre-Bermond IV comme moine de Bonneval.

Abbaye de Bonneval

Nous pouvons nous interroger sur le choix de Bonneval par les trois seigneurs d’Anduze et de Sauve pour prendre l’habit monastique. Nous savons que Pierre-Bermond IV, encore laïc et seigneur de Sauve, était en 1154 le premier témoin de l’accord passé entre l’abbé de Mazan, au sujet de Bonneval, et Bégon, maître de la milice du Temple d’Espalion. Nous le retrouvons encore témoin de deux donations faites à Bonneval, l’une par Bénavent et l’autre par Pons de Saint Urcize. N’oublions pas que Pierre-Bermond IV est un proche parent de Guillaume de Calmont d’Olt, évêque de Cahors et fondateur de Bonneval. Ainsi son entrée à Bonneval n’est pas un hasard mais répond à son désir de conversion vers Dieu après avoir largement favorisé l’implantation de cette abbaye. La chronique rédigée par Herbert nous apprend que Bernard V avait contribué à la construction de l’église Notre-Dame de Bonneval. Il semble donc que sous l’impulsion de leur oncle, évêque de Cahors, les seigneurs d’Anduze et de Sauve ont favorisé l’implantation de l’abbaye de Bonneval avant de la rejoindre comme simple moine.

Depuis l’entrée des seigneurs d’Anduze et de Sauve à Bonneval, la branche d’Anduze de notre famille a concentré ses donations sur Bonneval. En 1166, Bertrand d’Anduze-Roquefeuil fait une donation de terres situées près d’Anduze à l’abbaye de Bonneval. Ces terres formeront la grange monacale de Montagut. En 1171, Bernard VI fait une première donation à Bonneval puis, en novembre 1176, une deuxième donation à la même abbaye. En 1181, c’est Bernard VII qui effectue une donation. Il la renouvelle en octobre 1184. En février 1215, encore une donation faite par Bernard VII et Pierre-Bermond VI (époux de Constance de Toulouse). En 1226, c’est Sybille d’Anduze qui fait une donation à Bonneval. Bref, toute une série de donations qui montre l’attachement de la maison d’Anduze à l’abbaye de Bonneval.

Ainsi comme l’a écrit Lina Malbos « la découverte inattendue, dans un Cartulaire du Rouergue, d’actes de donation, en plus de notations intéressantes, prouvant que trois seigneurs de la maison d’Anduze étaient moines en même temps dans cette abbaye de Bonneval », nous permet de connaître la réalité historique de cette légende qui a pour origine notre famille.

 

Nous ne saurions oublier le renoncement à la vie séculière, à la puissance, aux honneurs et à la richesse, fait par ces trois membres de notre famille. Puisse cela nous rappeler que notre passage sur terre n’a pas pour objectif d’accumuler les biens, honneurs, pouvoirs ou plaisirs, mais de nous tourner humblement vers notre Créateur et de savoir servir nos frères humains.

 

Dominique de Roquefeuil
(branche d’Auvergne)

 

 

Notes :

1—L’abbaye de Bonneval, située en Rouergue, à quelques kilomètres au Nord d’Espalion, fut fondée en 1147 par l’évêque de Cahors, Guillaume de Calmont d’Olt. A sa demande, l’abbé de Mazan envoie Adémar (ou Azémar) avec sept moines. Des générations de moines cisterciens se succèdent sans interruption à Bonneval jusqu’ à la Révolution. Suite à l’expulsion des moines en 1791, l’abbaye reste abandonnée pendant quatre-vingt quatre ans. En 1875, les moniales trappistines de Maubec arrivent à Bonneval et relèvent l’abbaye de ses ruines. Les moniales sont toujours présentes à Bonneval. Elles mènent une vie simple, cachée et laborieuse où rien n’est préféré à la louange de la gloire de Dieu.

2—Bernard VI d’Anduze est aussi notre ancêtre puisqu’il est l’aïeul de Béatrix d’Anduze et Sauve, épouse d’Arnaud Ier de Roquefeuil.

3—Herbert, originaire de Léon (Espagne), fut moine à Clairvaux, abbé de Moriés, puis évêque de Torres (Sassari) en Sardaigne. Il mourut vers 1279. Il rédigea la chronique De Miraculis.

 

Sources :

  • Etude sur la Famille Féodale d’Anduze et Sauve, du milieu du Xème siècle au milieu du XIIIème siècle, de Mlle Lina Malbos.
  • Le Rouergue au Premier Moyen-Age.
  • Le cartulaire de Bonneval.
  • Archives départementales du Gard.
  • De Miraculis, du moine Herbert.
  • Divers actes concernant les maisons d’Anduze, de Sauve et de Roquefeuil.
  • Religion Populaire en Cévennes, d’Adrienne Durand-Tullou.

 

 

 

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